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carnet

Sélection de lecture intéressante et divertissante sortant quelque fois des normes établis de la société. Ou tout simplement des incontournables pour ceux qui veulent élargir leur connaissance.

Harold Searles

Rendre l’autre fou est dans le pouvoir de chacun : qu’il ne puisse pas exister pour son compte, penser, sentir, désirer en se souvenant de lui-même et de ce qui lui revient en propre.

Telle est l’expérience faite par Harold Searles, psychiatre et psychanalyste américain, qui a travaillé pendant quinze ans à Chestnut Lodge, établissement internationalement connu pour le rôle pilote qu’il a joué dans l’approche psychothérapique intensive des schizophrènes. Voici un psychanalyste qui dit ce qu’il fait, qui donne à entendre les mots simples des passions humaines – haine et amour, chagrin, vengeance, mépris, adoration ; il rapporte ce qu’il ressent et le parti qu’il tire de ses propres émotions dans la rencontre éprouvante, bouleversante, avec le psychotique. Jamais l’idée qu’il n’y a pas de psychose sans interaction de processus inconscients n’a été pareillement mise en évidence. L’auteur et, avec lui, le lecteur qui l’accompagne en ami sont sans cesse confrontés à l’intolérable souffrance psychique du ” fou “, si souvent méconnue aujourd’hui.

Henry D. Thoreau

Désobéir (un titre dont Thoreau eût pu faire sa devise) possède les qualités et les défauts d’une compilation : les textes proposés (exercices de contestation ou d’admiration, poèmes, bribes de lettres) sont d’un intérêt inégal (les extraits de sa correspondance sont relativement insipides), l’unité de l’ensemble paraît pour le moins discutable (les poèmes ne sont guère contestataires), mais le volume parvient néanmoins à révéler quelques-uns des registres de Thoreau, tour à tour philosophe, pamphlétaire, apologue, patriote, naturaliste… Le texte le plus réussi pourrait bien être “Marcher” (que La Table Ronde, en 1995, avait publié séparément sous le titre Balades dans sa collection Les Petits Livres de la Sagesse), où Thoreau fait l’apologie de la marche : il faut marcher “à la manière du chameau dont on prétend qu’il est le seul animal qui rumine tout en marchant”. Mais cet ars ambulandi cède très vite, et trop vite, à l’exaltation de l’Amérique, où, comme nul ne l’ignore, la lune semble bien plus grande qu’en Europe -bien que Thoreau n’y ait jamais posé le pied…Encore méconnu en France, Henry David Thoreau est pourtant un auteur classique de la littérature américaine.

Gabriel Tarde

Le sociologue Gabriel Tarde considérait que pour expliquer et comprendre les faits sociaux, les règles et les lois qui gouvernent la société, il était inutile de vouloir décrire le connu à partir de l’inconnu. Pour lui, il n’était pas nécessaire de faire appel à des causes générales pour expliquer les actes ou les institutions. D’une certaine manière anthropologique, il convenait d’établir certaines règles du comportement humain et de bien délimiter les tendances primordiales qui constituent l’agir en collectivité. Il n’est pas interdit, non plus, de faire quelques recoupements avec les animaux évolués. Il suffit d’avoir à l’esprit qu’une grande part de l’apprentissage des primates se fait par l’exemple et l’imitation, pour en tirer les conclusions en généralisant chez l’être humain, pour qui l’imitation occupe une large place dans les mécanismes d’apprentissage. C’est par des faits que l’on peut expliquer les modifications sociales. Et ces faits sont simples, évidents et perceptibles. Ce qui nous dispense de rechercher des explications complexes et des motifs obscurs.

Pierre Lepape

Lorsque le 14 février 842, à Strasbourg, Charles le Chauve et Louis le Germanique décident de prononcer en langue vulgaire – franque pour l’un, tudesque pour l’autre – les Serments qui donnent naissance aux deux royaumes égaux de France et d’Allemagne, ils font de ces langues du peuple le lieu de convergence entre géographie, identité et imaginaire.
Pour ce qui nous concerne, durant onze siècles, la littérature, à l’origine en langue d’oïl, va se faire de plus en plus française et de plus en plus littéraire. Partant du constat que la littérature se vit chez nous à la fois comme essence et comme existence, Pierre Lepape se fait le brillant raconteur de cet art en perpétuel mouvement de tourniquet : à la fois création privée et affaire d’État, religion et institution, système symbolique et polissage de la langue.
Feuilleton tumultueux de l’art d’écrire et de penser dans l’intimité d’une langue française qui, à travers le prestige de ses écrivains, n’a cessé de briller, Le Pays de la littérature est un ouvrage de référence, érudit et limpide, autant qu’un livre de chevet passionnant.

Alexis de Tocqueville

Tout dans l’oeuvre de Tocqueville se rattache plus ou moins directement à un problème unique : dans les sociétés occidentales entraînées par un processus providentiel de démocratisation, la liberté de chaque homme pourra-t-elle subsister ? Si l’idée centrale est une, les périls dénoncés sont multiples, et depuis 1930 les commentateurs ont mis l’accent sur tel aspect ou tel autre.
D’abord, au temps des fascismes occidentaux, ils ont valorisé le refus du totalitarisme, sacrifice de la liberté à un égalitarisme brutal. Depuis la chute de ces régimes, ils ont paraphrasé la vision de Tocqueville des périls insidieux d’une société de consommation qui invite chaque citoyen de toute solidarité ; et ils ont mis en valeur les pages où Tocqueville montre le danger corrélatif de la substitution aux décisions librement discutées, d’un bureaucratisme tout-puissant et stérile.
Tocqueville, observant l’enfance des démocraties modernes, y avait diagnostiqué les germes de maux qui se sont développés avec leur croissance.

Howard Zinn

La plupart des historiens sous-estiment les mouvements de révoltes et accordent trop d’importance aux affaires d’État. Ouvrage au vocabulaire tranchant, à la pensée humaniste et d’une extraordinaire puissance d’évocation, Une histoire populaire des États-Unis recense les moments forts d’une contestation étonnante et méconnue de l’Amérique officielle. Cette histoire des États-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d’histoire parlent habituellement peu, mais dont l’action a profondément redessiné le panorama social et politique du pays de l’Oncle Sam.

Portrait des grèves, manifestations et des soulèvements, Howard Zinn exhume les pans occultés de l’histoire, moteurs des grands changements sociaux, en confrontant avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George W. Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les autochtones, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980–1990, tous, jusqu’aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère états-unienne, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l’histoire officielle.

Philippe Sollers

Ce volume est la suite logique de La Guerre du Goût (1994)1 et d‘Éloge de l’infini (2001)2.
Son titre a une histoire. Le Discours Parfait (Logos Teleios) est un écrit hermétique grec du début du IVe siècle de notre ère, connu en latin comme l’Asclépius. On sait que saint Augustin, venu du manichéisme, l’a lu. Une version copte faisait partie de la Bibliothèque gnostique de Nag Hammadi, découverte par hasard par des paysans en Égypte, en 1945. D’étranges individus ont ainsi enterré pour plus tard ou jamais leur pensée essentielle. On la redécouvre aujourd’hui en pleine nouvelle période de déliquescence. Dans ce discours, anxieusement appelé « parfait », Hermès Trismégiste déplore l’effondrement d’une civilisation divine. Mais:

« Le rétablissement de la nature des choses saintes et bonnes se produira par l’effet du mouvement circulaire du temps qui n’a jamais eu de commencement. »

À l’opposé de toute vision apocalyptique, ou de « fin de l’Histoire », ou de fascination pour la Terreur, les écrits réunis ici ont pour unique visée la préparation d’une Renaissance, à laquelle, sauf de très rares exceptions, plus personne ne croit. Cet avenir certain, quoique hautement improbable, a d’ailleurs été affirmé en toute clarté dans un roman récent encore méconnu: Les Voyageurs du Temps 3.

Ph. S.
Mai 2009